Porter et voltiger pour réévaluer les a priori sociaux
Extrait de l’article « L’infime et l’intime : réflexions incarnées sur le porter, le toucher, la relation acrobatique ».
En intégralité sur : www.peren-revues.fr
« C’est essentiellement, selon moi, de relationnel dont il est question dans les portés : dans la communication et la confiance se jouent autant de peurs, de rapports de pouvoir et de domination, d’écoute ou de refus d’entendre les limites mutuelles.
Les individus en jeu ne sont pas que des corps porteurs ou portés, mais aussi des psychismes, des sensibilités et des perceptions distinctes. Aussi en résulte-t-il des problèmes d’ordre pratique, parce que chacun vient avec ce qu’il est et ce qui le distingue de l’autre ; et que l’entente n’est pas toujours totale.
Le syntagme « portés acrobatiques » met l’accent sur l’activité de porter, et sous-entend en quelque sorte la passivité de celui qui est porté. En ce sens, le voltigeur est porté, mais le porteur n’est pas voltigé : il porte, il est l’actif. Tout prête donc à penser que celui qui agit et domine l’autre est le porteur, non le voltigeur ; de même, la souris sera mangée par le chat, et jamais l’animal le plus petit des deux n’aura l’ascendant sur le plus volumineux. Il me semble nécessaire d’interroger, peut-être à partir de ces a priori linguistiques sur le porté, la survalorisation sociétale de l’activité et de la productivité. Pourquoi les plus légers — les voltigeurs en général ont un moindre gabarit que les porteurs —, pourquoi les plus vulnérables seraient-ils aussi dévalorisés et amoindris dans leur pouvoir ?
Je pense intéressant là encore de considérer la pratique du porté et de la voltige, pour réévaluer les a priori sociétaux : quand bien même le voltigeur devrait rester statique et ne déploierait pas de force musculaire évidente, il n’est pas simplement passif, mais bien actif. Car faire confiance, s’abandonner, relève de la prise de risque et il me semble que c’est, en soi, un geste que l’on accorde… ou non. Fruit d’une décision, il implique aussi d’avoir fait un choix, et le voltigeur ne gît pas sur le porteur sans gérer son propre engagement musculaire.
Il faut considérer d’autre part le verbe « voltiger », qui s’emploie évidemment à l’actif. En tant que porteur, il me semblerait intéressant de formuler l’idée que je suis aussi, moi-même, voltigé lorsque je porte quelqu’un : je ne porte pas une personne comme on porte un objet, je me sens engagé dans une vraie relation où j’ai certes des responsabilités, mais où l’autre me prend en charge en quelque façon, par sa confiance et sa reconnaissance. Je trouve intéressant d’inverser ces principes. On peut faire une analogie entre voltigeur et objet manipulé d’une part, et porteur comme agrès pour le voltigeur d’autre part, socle stable de référence à partir duquel le voltigeur peut évoluer. Bien souvent, au cirque, ce sont les femmes qui voltigent et les hommes qui portent ; encore une fois, il me semble que l’on corrobore ce faisant l’a priori sociétal de femmes passives, déplaçables et manipulables telles des objets ; interroger la façon dont les portés, au cirque, entérinent des rapports de genre, c’est interroger jusqu’aux stratégies de domination de genre à l’œuvre dans l’imaginaire collectif. »
Le vieil acrobate et la grand-mère
Lettre à Alex, par Cathy Blisson, après un temps de résidence grand-mère
« Franchement, il faut voir les visages des gens, quand je dis, je reviens d’un séjour à Douai. En maison de retraite. A 36 ans, à priori, ce n’est pas encore mon heure. Alors, je précise : j’accompagne un artiste de cirque. Si si. Alexandre Fray, acrobate. Et tout un projet, autour des « portés de grand-mères ». Alex, je ne sais pas comment ça se passe de ton côté, mais moi, j’ai droit à mon lot de sourcils circonflexes et autres moues perplexes. Alors j’essaie d’expliquer. Qu’un jour peut-être, il y aura un spectacle, un duo : toi, et une dame qui aura l’âge d’être ta grand-mère. Qu’en attendant, tu cherches. Que non, tu ne les fais pas, à proprement parler, voltiger. Quoi que. Sautiller à pieds joints, c’est voltiger, quand on a bien quatre fois 20 ans ?
Elle pourrait être ta grand-mère.
Elle s’appelle Adrienne, Lucienne, Yvette, Zélie, Elena, Modesta.
Elle est pensionnaire de maison de retraite.
Tu es un vieil acrobate de 33 ans tous mouillés.
Tu es porteur, c’est ton métier.
Bientôt 15 ans qu’on te grimpe dessus, comme tu dis.
Tu es porteur et tu parles plus souvent qu’à ton tour d’un âge où l’on n’aurait plus qu’à se laisser porter par le rythme des journées. Parce que le monde s’est rétréci, parce que le corps s’est rabougri, parce que l’envie fait place à l’ennui.
Tu voudrais porter Adrienne, Lucienne, Yvette, Zélie, Elena, Modesta.
Elle te résiste, au début. Elle a des petits soucis que tu ne connais pas. Des organes en vrac. Des scrupules. Elle n’a jamais accepté qu’on la porte. Jamais de toute sa vie. C’est pas maintenant qu’elle va commencer. Ou alors un tout petit peu, du bout des doigts de pied, pour te faire plaisir. Mais elle sent bien que son corps résiste, se fait lourd, comme toujours. Comme un poids mort. C’est comme ça.
Tu es « un beau jeune homme gentil », tu ne brusques personne. Tu fais le dos rond, tu gagnes la confiance. De toute façon tu ne penses pas qu’un corps qui joue les poids morts soit un poids mort, même si c’est un corps qui court vers l’échéance. A partir de là tu peux porter le poids des ans des un(e)s et des autres, ta colonne vertébrale n’a qu’à se tasser.
Tu sembles avoir été formaté pour prendre soin, c’est comme ça. Tu te poses des tas de questions sur ce que ce prendre soin veut dire. Sur le pourquoi du porter. Sur la relation de confiance et dépendance. Sur le risque, sur le cirque.
N’importe qui dirait que tu prends soin de ton corps, aussi. Sauf les médecins qui agitent le spectre du fauteuil roulant. On ne porte pas le poids du monde impunément. Surtout quand ce monde-là fait des saltos arrière avant de te retomber sur le dos.
Tu veux porter Adrienne, Lucienne, Yvette, Zélie, Elena, Modesta. Comprendre la fille, la sœur, la femme, la mère qu’elle a été avant de passer grand-mère. Comprendre comment on porte le poids des ans quand on s’est déjà mesuré au poids du monde avec un grand M, dans la durée avec un grand D. D’une certaine façon, tu supportes aussi le poids des ans qui est le tien. Tu n’as pas encore 80 ans mais tu n’as plus 20 ans.
Tu as passé depuis longtemps cet âge d’or du corps, celui qui augure d’un long déclin organique plus ou moins perceptible. A partir de là, on est tous sur la pente de l’inéluctable, après 18-20 ans. Mais tu fais du cirque, tu tutoies les limites des possibles, tu crois au corps qui se bât, pour maintenir le plus longtemps possible l’éventail de ses possibles personnels. Tant qu’il y a du possible pour elles, tu crois qu’il doit rester ouvert. Si modeste soit-il. Le plus petit geste a parfois des allures d’effort hors du commun, ici. Et de joyeuse victoire.
Tu vas finir par porter Adrienne, Lucienne, Yvette, Zélie, Elena, Modesta. D’une façon ou d’une autre. Après avoir appris à les apprivoiser, petit pas par petit pas. Tu perches Yvette sur ton épaule. Tu soulèves Adrienne « en mariée ». Tu assois Lucienne sur tes genoux. Tu décolles Elena ou Zélie du sol, en les attrapant à bras le corps. Tu fais grimper Modesta debout sur tes cuisses.
Pour Adrienne, Lucienne, Yvette, Zélie, Elena, Modesta, Albert, Daniel, tu es « le prof de gym », « l’acrobate », peut-être bientôt le metteur en scène. Il faut dire que quand tu ne les portes pas, tu fais les marcher, sauter, bouger entre cour et jardin. Dans l’écrin d’un espace pendrillonné. Entrer, s’immobiliser face public, sortir. Avec ou sans chaise, fauteuil, déambulateur. Et c’est déjà tout un cirque, derrière les coulisses de velours noir. Les prémices d’un petit théâtre physique, en maison de retraite. »
Projet grand-père avec Le Prato PNC Lille – nov 2023
Après 2 temps de résidence à Lille, une restitution invitant 5 hommes ayant l’âge d’être grand-pères nous a proposé sur témoignage de la difficulté mais de la nécessité pour les hommes de cette génération, de parfois lâcher prise, de dévoiler leurs sentiments et de briser la carapace entre eux et la tendresse.
Un lexique du territoire
Le territoire, d’abord, c’est l’art, l’art au centre de nos préoccupations, l’art comme moyen et support de nos interactions.
Le territoire, ce n’est pas un endroit, c’est les gens qui le font. Des habitants, des citoyens, des voisins, des visiteurs, des tous çà à la fois. Les gens, ce qu’ils sont, ce qu’ils font. Des initiatives, des incitations, des invitations, des provocations.
Le territoire, c’est le temps qu’on y passe. La présence, l’attention. Le regard qu’on y pose, les connivences, les frôlements, les rayures aussi. C’est le renard du Petit Prince. C’est le boulanger-ère qui sait que je suis un artiste quand je lui achète une baguette.
Le territoire, c’est une nature, c’est des paysages. Ça sent la tourbe ou les embruns, c’est selon. C’est des traces qu’on y laisse, les graines qu’on y sème, qui pousseront ou pas.
Le territoire, c’est un mouvement, c’est un déplacement, des arrivées, des départs, des proximités et des destinations. Ce n’est pas que là : c’est le croisement, le nœud, la halte. C’est aussi l’ailleurs demain. C’est de la géographie de comptoir, et les visites que je néglige de faire à ma grand-mère.


